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Portrait :
Quand éclate le premier conflit mondial,
l'architecte Tony Garnier à 45 ans. Il
est alors dans la force de l'âge et dans
la plénitude de son art. sa carrière
a commencé une dizaine d'années
plus tôt.
En 1904-1905, il a réalisé la Vacherie
du parc de la Tête-d'or, puis lancé
à partir de 1906, le vaste chantier des
abattoirs et du marché aux bestiaux de
La Mouche (travaux terminés en 1928),
et à partir de 1910, celui de l'hôpital
de Grange-Blanche (achevé en 1933). Professeur
à l'école d'architecture de Lyon,
il a conçu en 1913-1914 l'usine Mercier
et Chaleyssin, et en 1914 le stade athlétique
de Gerland (terminé en 1926). Entre-temps,
il a dessiné et construit pour son propre
compte deux villas-ateliers à Saint-Rambert.
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Pour comprendre cette oeuvre moderniste, où
les citations du passé se mêlent
à un imaginaire qui lui est propre, il
faut approcher l'homme et le restituer dans l'époque.
Tony Garnier est né à Lyon en 1869,
rue Rivet, parmi les ouvriers et les artisans
tisseurs de la Croix-rousse (son père est
dessinandier, c'est-à-dire dessinateur
sur étoffes). Après ses études
secondaires, le jeune Tony bénéficie
d'une bourse, et à 20 ans, monte à
Paris pour s'inscrire à l'école
des Beaux-arts. En dépit de ses dons pour
le dessin, il devra présenter six projets
successifs avant d'obtenir le Grand-prix de Rome
en 1899.
Pendant son séjour romain
à la Villa Médicis, Tony Garnier
se passionne pour l'architecture classique tout
en rompant avec les pratiques académiques
et avec le cursus traditionnel d'un Grand-prix
de Rome. Au lieu de se livrer à des relevés
d'architecture antique, il élabore à
partir de 1901 un modèle d'urbanisme totalement
novateur : "la Cité industrielle".
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Avant Le Corbusier, qui reconnaîtra plusieurs
fois sa dette envers son aîné, Tony
Garnier imagine une cité fonctionnelle,
avec séparation et hiérarchisation
des voies de circulation (cheminements piétonniers,
axes routiers) et des fonctions (locaux industriels,
lieux d'habitation), intégration de la
nature dans l'urbanisme, vision prospective de
l'extension de la cité, recherches sur
la lumière... Une autre caractéristique
de cette architecture dépouillée,
audacieuse, est de faire appel au béton
armé, traité comme un matériau
noble.
Nourri des oeuvres de Zola et des idées
progressistes et humanistes de son temps, Garnier
est convaincu que l'architecture peut et doit
faire le bonheur des hommes, qu'elle a le pouvoir
d'exalter les vertus de la société
et d'étouffer ses vices et perversions.
Le spectacle de la guerre de 1914-18 brisera chez
lui, comme chez beaucoup d'idéalistes,
ce bel élan utopiste. Et l'indifférence
ou l'incompréhension, de ses contemporains
lui feront définitivement ranger dans ses
cartons en 1917, le projet qui l'a si longtemps
habité. Par la suite, au gré de
ses travaux, il expérimentera, de manière
toujours fractionnelle, tel ou tel élément
de sa cité idéale, mais sans pouvoir
matérialiser la cohérence de sa
vision.
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A l'issue des grands chantiers entrepris avant
la guerre - marché aux bestiaux de La
Mouche (dont subsiste l'immense Halle Tony
Garnier, avec sa structure sans poteau unique
en Europe par ses dimensions), hôpital pavillonnaire
de Grange-Blanche (aujourd'hui hôpital Edouard-Herriot),
stade de Gerland -, Tony Garnier ne signera plus
à Lyon qu'une réalisation d'envergure
: le quartier des Etats-Unis (1919-1934). Et encore,
malgré le soutien constant du maire de
Lyon, Edouard Herriot, cette oeuvre ambitieuse
sera-t-elle relativement éloignée
de son projet initial.
Il y aura bien encore le central téléphonique
Vaudrey (1919-1927), l'Ecole de tissage de la
Croix-Rousse (1927-1933), le stade nautique de
Gerland (1928-1929) et un certain nombre de réalisations
industrielles ou institutionnelles hors de Lyon,
comme l'Hôtel de Ville de Boulogne-Billancourt,
mais, dans les années 1920, l'inspiration
de Tony Garnier a soudain pris un tour funèbre.
Il dessine le monument aux morts de l'île
aux cygnes, dans le parc de la Tête-d'Or
(1920-1930), celui de Montplaisir (1924), d'autres
monuments commémoratifs, des tombes, tout
en imaginant, à sa table de travail, des
cités fantastiques et heureuses...
A la fin de sa carrière, entre deux projets
futuristes (notamment une "Cité céleste"),
il renoue avec des références antiques
et méditerranéennes. C'est d'ailleurs
au bord de la méditerranée, à
La Bédoule, qu'il se retire et achève
discrètement sa vie, en 1948.
Honoré par des académies étrangères
(Grande-Bretagne, Union Sovétique, Uruguay,
Etats-Unis...), auteur en 1925 du pavillon de
Lyon et de Saint-Etienne à l'exposition
des Arts décoratifs, salué comme
un précurseur par beaucoup de ses confrères,
sujet d'une rétrospective au centre Pompidou
en 1990, Tony Garnier reste un inconnu célèbre,
même s'il a sa rue à Lyon et si l'une
de ses réalisations majeures, la grande
halle de marché devenue lieu d'expositions
et de spectacles, porte désormais son nom.
Car nul doute qu'il aurait pu acquérir
de son vivant une plus grande notoriété
internationale, en jouant le jeu de la communication,
en multipliant articles, entretiens et ouvrages
théoriques. Thony Garnier ne l'a pas fait.
Par humilité ou par indifférence
?
H.M.
(Ici et Là, le magazine des pays
de France)
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